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Cher métier #1 : Être infirmier ( en hématologie )

Cher métier #1 : Être infirmier ( en hématologie )

Cher métier #1 : Être infirmier ( en hématologie )

Pour ce premier numéro de  » Cher métier « , j’ai décidé de vous parler du métier d’infirmier diplômé d’Etat. Nous sommes en plein sujet d’actualités, et il me semble primordial de faire connaitre au plus grand nombre ce qu’ est le métier d’infirmier , et pourquoi ceux-ci se plaignent de leurs conditions de travail.
J’ai donc choisi d’interviewer mon mari, infirmier. Pourquoi ce choix ?
Je souhaitais vous faire découvrir la vie professionnelle de celui qui est aussi père de famille et mari, vous faire ressentir cette émotion dans ces échanges pour prendre conscience que le quotidien n’est facile ni pour eux, ni pour ceux qui l’entourent.
Zoom sur un métier, encore trop peu connu, mais au combien précieux.

Bonjour Eddie, peux-tu te présenter s’il te plaît, et présenter ton activité ?

Bonjour, je m’appelle Eddie, j’ai 30 ans, marié et père de deux filles, et infirmier depuis 7 ans maintenant.
Il faut savoir qu’un infirmier peut travailler autant en hôpital public qu’en hôpital privé, ou dans un cabinet libéral.
J’ai choisi de travailler dans un hôpital public dès le départ, car il incarne des valeurs que je partage, à savoir l’accessibilité aux soins pour tous, la prise en charge par l’Etat des frais engendrés, ainsi que la neutralité liée aux instances de la République. Cela me parait indispensable dans l’exercice de ce métier où il faut avant tout prendre soin et non trier.

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Dans quel service de soins as-tu choisi de travailler ?

(rires) Je ne sais pas si je peux dire que j’ai choisi de travailler dans ce service. À l’époque où il était facile de trouver un poste, j’ai présenté ma candidature à la cadre supérieure de la spécialité médecine, et là, on m’a répondu qu’il y avait une place en service de jour en hématologie ( NDLR: c’est un lieu qui accueille des patients venant faire des soins de chimiothérapie et qui repartent dans la journée. L’hématologie est une branche de la médecine qui étudie et traite les pathologie du sang.). Je me suis donc rendu à cet entretien d’embauche, sans connaitre la spécialisation d’une manière approfondie, et j’ai appris sur le tas. J’ai eu du mal à progresser les premiers temps car il y avait une cadence de travail effrénée donc tu as peu le temps de te poser et chercher à en apprendre davantage, et de plus, les patients étaient à la fin de leur protocole de traitement contre la maladie, connaissaient très bien leur maladie et n’ont donc pas forcément de questions à nous poser.
Par la suite, je suis allé travailler en service protégé: les patients ont des problèmes de système immunitaire lié à leur maladie et aux traitements de chimiothérapie qu’on leur administre. Il faut donc qu’ils soient pris en charge dans un environnement particulier, et c’est là que l’on intervient. Ils sont dans des chambres semblables à n’importe quels autres, mais avec des systèmes qui permettent de protéger le patient des infections extérieures.

 

Qu’est-ce qui te plaît de travailler dans ce service, car ça fait 7 ans maintenant ?

J’apprécie le fait d’allier une partie technique de mon métier, c’est-à-dire des soins qui demandent de la rigueur et de la précision d’autre part, et une spécialisation vaste et complexe qui touche les différentes parties du corps humains.
Enfin, j’apprécie la relation avec le patient qui est primordial, celui-ci est enfermé dans sa chambre 24h /24, pendant minimum 5 semaines. J’ai vu des patients rester 5 à 6 mois dans leur chambre, en raison d’une à deux visites maximum par jour. Nous sommes donc un lien avec l’ extérieur, des personnes en qui le patient doit avoir confiance et pouvoir se confier.

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En tant qu’infirmier, est-ce qu’il y a des journées types ?

Oui, et elles sont assez similaires dans tous les services de soins. Dans mon unité on travaille en 12h en alternant des jours et des nuits. ( Ndlr : en théorie: 7h – 19h // 19h – 7h , en théorie ).
Lorsque la transmission orale entre les équipes est terminée, nous planifions les tâches et soins à réaliser dans la journée.
Dès que nous sommes disponibles, nous faisons une pause de 30 minutes maximum (mais souvent moins), pour manger, aux alentours de 14h.
Par la suite, on prépare d’autres traitements prescrits par les médecins, que l’on administre à 16h, pour une durée de 24h, tous les jours. Entre-temps, on reçoit si besoin des transfusions sanguines et des plaquettes, que nous utilisons beaucoup dans notre unité.
À la fin de notre journée, on termine la traçabilité des différents soins prodigués, puis viens l’heure de la transmission orale avec l’équipe de nuit.

Quand je travaille la nuit, c’est un rythme légèrement moins soutenu. On planifie notre nuit, on administre les traitements puis on prépare la journée du lendemain pour alléger nos collègues de jour qui seront bien occupés. Toutes les 4 heures, nous allons voir nos patients pour s’assurer que tout va bien.
La nuit, les infirmiers nettoient de fond en comble la salle de préparation des thérapeutiques, qui est également protégée, car il faut des précautions et un savoir-faire particulier.
Nous mangeons après 00h, généralement, et entre 00h30 et 3h30, environ, nous laissons les patients dormir, c’est donc un moment de veille. Nous n’intervenons qu’auprès de ceux à risques ou ayant des problèmes inattendus, nous répondons aux appels et aux attentes des patients à ce moment-là. Il est vrai qu’ils ne dorment pas beaucoup.
On termine la nuit en comme la journée, en triant, rangeant, classant, puis on se prépare pour la relève.

J’ai beaucoup parlé de la partie soin, mais il ne faut pas oublier que nous passons et répondons à de nombreux appels téléphoniques pour prendre des rendez-vous, commander ou annuler les nombreux transports sanitaires  qui viennent chercher nos patients pour les rendez-vous. Nous passons énormément de temps également, auprès du patient pour , l’écouter évoquer ses problèmes personnels, ses angoisses vis-à-vis de son avenir, parler avec lui, le réconforter, lui apporter de l’aide telle qu’ appeler une assistante sociale, par exemple, ou faire appel à un (e) psychologue.

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Cela fait des sacrées journées ! De combien de personnes est composé le service, pour accomplir tout ce travail ?

Il faut savoir qu’un service est composé d’une équipe de soins conventionnels fixes, une équipe paramédicale, avec des aides soignants et des infirmiers, une cadre de soin. Il y a également une équipe médicale composée d’un ou plusieurs médecins référents, attachés à cette unité pour une durée variable, un praticien hospitalier, un assistant clinique, un interne et des externes.
Il y a aussi tous les intervenants extérieurs, c’est-à-dire les kinésithérapeutes, l’ assistante sociale, la psychologue, l’ostéopathe, etc.

En journée, nous sommes 4 infirmiers ( Ndlr : 5 en théorie) et 5 aides soignants en théorie, car ils sont plutôt 4 voire 3. La nuit, il y a 3 infirmiers et un aide-soignant.
Nous nous répartissons 14 patients, ce qui est peu, comparé à d’autres services où il y a 1 infirmier pour autant de patients, voire plus, mais il ne faut pas perdre de vue que nous sommes un service de soins intensifs, de la même manière qu’un service de soins intensifs dans les hôpitaux, situés entre les urgences et la réanimation.

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Qu’aimes-tu dans ton métier et les difficultés que tu peux rencontrer ?

L’infirmier ou l’aide soignant, car c’est également le cas pour eux, vient travailler une journée supplémentaire, qui dans 99 % du temps n’est pas comptabilisé comme une journée supplémentaire

Ce que j’aime le plus dans mon métier est le contact avec mon patient. Que ce soit en hématologie ou dans une autre spécialité, on prend en charge avant tout une personne et non une pathologie. Cette personne, lorsqu’elle vient pour être soignée à l’hôpital, elle vient avec toutes ses préoccupations, et toutes ses difficultés, et pas seulement sa maladie. Il nous arrive de dépasser de nos prérogatives pour pouvoir aider un peu la personne à rééquilibrer sa vie personnelle mise à mal par la découverte de la maladie, à remettre un peu l’ordre dans sa vie, à notre échelle.
J’apprécie de m’occuper d’une personne de manière globale et de partager avec elle l’avancée de son traitement, une partie de sa vie. C’est rencontrer des personnes, apprendre d’eux, de leur histoire, de leur passion, de leur métier. Ce sont ses rencontres qui comptent pour moi!

Pour ce qui est des difficultés, la pression économique se fait de plus en plus sentir au sein des services de soins, et ça se traduit par un manque de personnel qui induit un report de la charge de travail sur le personnel présent. Lorsqu’un membre de l’équipe manque à l’appel, ce sont ses collègues qui sont sollicités pour venir le remplacer sur leurs jours de repos (Ndlr: équivaut à un weekend pour un autre métier ). L’infirmier ou l’aide-soignant, car c’est également le cas pour eux, vient travailler une journée supplémentaire, qui dans 99 % du temps n’est pas comptabilisée comme une journée supplémentaire puisque  les directions de soins et les services économiques savent pertinemment, dans leur grand cynisme, que ce qui nous mobilise c’est avant tout prendre soin du patient et faire équipe avec nos collègues. Ils savent que nous reviendrons sans trop se soucier des conditions dans laquelle nous sommes amenés à revenir, ni des méfaits que ça peut provoquer.
Sachant cela, lorsque le vice est poussé à l’extrême, il y a des équipes entières qui craquent, tombent sous cette pression. Cela fait des services qui fonctionnent très mal, des patients qui ne peuvent plus être pris en charge d’une manière optimale. Des soignants subissent les pressions énormes pour réaliser le travail de deux voire plus. On en arrive à une usure d’individus, et peu à peu, l’hôpital ainsi que le service public devient des machines à manger des hommes et des femmes, qui détruit des vocations, et des formations. Ce sont des hommes et des femmes qui passent 1 an pour les aides soignants, et 3 ans pour les infirmiers à se former, et finalement exercent parfois 1 an, 2 ans et qui, complètement manger par la structure, le système et ses défauts, lâchent leur objectif professionnel et changent de métier.

 

Quelles seraient à ton avis les solutions qui pourraient être apportées? Que peut mettre en place les soignants ?

Encore qui concerne les solutions apportés, je vais enfoncer ds portes ouvertes, mais évidemment, c’est une question de budget alloué à la santé, tout d’abord. C’est une pression économique qui se répercute sur différents maillons de la chaîne et qui se répercute sur le personnel et donc les patients. D’autre part, il y a un problème de considération; beaucoup des soignants vivent leur métier avec passion, vocation, se préoccupent avant tout de savoir qui pourra le remplacer auprès du patient s’il est absent, et donc, personne ne prend des décisions pour exprimer ce ras-le bol, outre que d’en parler, mais on sait bien que ça ne suffit pas à faire avancer les choses. S’ il n’y a pas de blocages majeurs, d’incidents qui font réagir le plus grand nombre, rien ne changera. Les dirigeants doivent prendre conscience de ce problème mais malheureusement il faudra certainement des soignants qui manifesteront autrement que par des cris de ras-le-bol, leur souffrance et leurs soucis.
En écrivant, disant nos galères et nos difficultés, on peut faire prendre conscience aux gens de ce problème-là, tant que ça ne se répercute pas sur leurs soins ou les soins de leur proche, finalement, ça restera anecdotique, mais ce n’est pas ça qui fera que le gouvernement prendra en compte le soignant. Mais ce n’est ni l’opinion publique, ni le gouvernement qui nous prendront en pitié qui permettra de trouver le budget manquant.

 

Justement, pour faire découvrir ton métier d’une manière plus intime, as-tu une anecdote, quelque chose qui t’as marqué durant ces 7 années ?

quand on découvre la vie des gens, on se rend compte à quel point les scénarios de sitcom et de téléfilm qu’on peut voir et qu’on peut trouver absurdes sont en réalités totalement inspirés de la réalité, et parfois même, ce qu’on voit à la télé, ce sont des versions édulcorés. On entend des choses bien pires, bien plus graves. Mais également des belles choses. C’est aussi ça qui fait l’incroyable richesse de notre métier

Mon quotidien professionnel est fait d’anecdotes (rires) ! Il y a des patients qui s’en sortent mieux que d’autres, alors qu’on avait d’ors et déjà vendu leur peau, et certains qui décèdent brusquement alors qu’on ne s’y attendait pas.
Pour décrire le quotidien sans sélectionner une anecdote ou une autre, je dirais qu’on est et qu’on vit avec les patients, et que peu à peu, on rentre réellement dans leur intimité, on apprend des choses incroyables dont on pourrait écrire des tas de livres. Quand on entend et quand on découvre la vie des gens, on se rend compte à quel point les scénarios de sitcom et de téléfilm qu’on peut voir et qu’on peut trouver absurdes sont en réalité totalement inspirés de la réalité, et parfois même, ce qu’on voit à la télé, ce sont des versions édulcorées. On entend des choses bien pires, bien plus graves. C’est aussi ça qui fait l’incroyable richesse de notre métier; c’est de s’occuper tant bien que mal d’un patient complètement obsédé et qui a un comportement particulièrement déplacé envers les collègues.
C’est s’occuper tant bien que mal d’un patient qui est complètement dans le déni de ses difficultés et de sa maladie et qui ne suit aucune consigne mais réussit à s’en sortir malgré tout.
C’est s’occuper d’un patient le jour de son anniversaire, alors que ça fait 1 mois qu’il est coincé dans sa chambre et qu’il en a encore pour 3 semaines, c’est lui souhaiter son anniversaire lorsque l’on va le réveiller.
C’est de célébrer le mariage d’un patient dans l’unité de soins, en présence d’un adjoint au maire et de deux gendarmes, un patient qui se marie avec sa compagne et qui décède la semaine suivante.
C’est toutes ses anecdotes qui peuvent être sordides, qui peuvent être joyeuses, c’est rentrer dans l’intimité de nos patients, bon gré mal gré. À force, on fait partie de la famille.

Et comment faire alors pour mettre cette fameuse distance, car j’imagine que l’on en ressort pas indemne ?

On vit des choses difficiles, mais ce n’est pas que cela non plus. Quand on est face à des cas aussi compliqués, je pense que chacun  a sa méthode. J’ai des collègues qui naturellement proches des patients, qui vivent leurs échecs et leurs victoires avec eux, qui vivent avec eux, qui sont particulièrement touchés par certains décès, et qui finalement s’en remettent ou quitte le service, car ça peut user au bout d’un moment. C’est un des avantages de notre métier, c’est de pouvoir trouver des portes de sortie si besoin. Sinon, il faut savoir montrer un côté humain et attentif, sans s’attacher; c’est là toute la différence entre l’empathie, et la sympathie. C’est quelque chose que l’on commence à apprendre à l’école, mais qu’on n’ est jamais sûre de réussir, qu’on ne peut réellement améliorer que par la pratique et l’expérience. C’est trouver la juste distance entre soignant et rentrer dans leur quotidien sans s’y attacher.

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Merci Eddie pour ce témoignage qui je l’espère, permettra au plus grand nombre de rentrer dans l’intimité de ce métier si attachant, mais au combien difficile à assumer.
N’hésitez pas à laisser vos témoignages et vos questions en commentaires.

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4 Comments

  • 3 mois ago

    Super article, merci beaucoup à toi et à Eddie pour nous faire découvrir l’envers du décor. Un métier essentiel et difficile s’il en est! C’était super intéressant et ça redonne foi en l’humain, quelque part. Bon courage et bonne continuation à ton mari d’infirmier, et à tous ses collègues qui en chient et qui gardent le sourire! 😉

    • Nyna
      3 mois ago

      Merci beaucoup à toi ! Nous sommes contents de montrer notre métier que nous adorons, mais qui a sérieusement besoin d’être défendu par les soignants, certes, mais également par le grand public qui est autant concerné !

  • 3 mois ago

    C’est un très bel article… Je suis vraiment solidaire des luttes des personnels médicaux, infirmier.e.s et aides-soignant.es au premier plan !

    • Nyna
      2 mois ago

      Bonjour Irène, et merci pour ton message ! Je suis heureuse et touchée de voir que tu comprends et soutien le personnel soignant !

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